Alcobaça, Batalha et Tomar : le triangle monastique du Portugal
Il existe une portion du Portugal central, à une heure environ au nord de Lisbonne, que presque tous les itinéraires traitent comme une route. On la traverse à vive allure en filant vers Porto ou le Douro, et l’on n’a pas tort de vouloir ce qui attend à l’autre bout. Pourtant, à quelques kilomètres les uns des autres, dans trois bourgs sans hâte, se dressent trois des édifices les plus extraordinaires d’Europe. Tous trois sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Tous trois sont à moitié vides passé seize heures. Et à eux trois, ils gardent dans la pierre le récit fondateur du pays.
Nous les voyons comme un triangle : Alcobaça, Batalha et Tomar.
Alcobaça, une histoire d’amour qui a survécu à tout le monde
Alcobaça est le premier venu. En 1153, Afonso Henriques, le guerrier qui s’était fait premier roi du Portugal, concéda un vaste domaine aux cisterciens. Ce qu’ils bâtirent au cours du siècle suivant est immense et, délibérément, presque nu : une nef de pierre claire longue de 106 mètres, des nervures d’ombre au-dessus, et rien à regarder sinon des proportions. C’est la plus ancienne architecture gothique du pays, et l’une des plus émouvantes, précisément parce qu’elle refuse de séduire. Seule la cuisine des moines rompt l’austérité, avec sa cheminée grande comme une chapelle et un bras de la rivière Alcoa détourné à travers le bâtiment pour que le poisson soit tiré de l’eau et cuit sur place.
Et puis il y a les tombeaux. Dans les transepts reposent Pedro I et Inês de Castro, sculptés avec une délicatesse qui semble appartenir à un autre édifice. Pedro aimait Inês ; son père la fit assassiner pour raison d’État ; devenu roi, Pedro fit ramener son corps ici et, selon la tradition, plaça les deux tombeaux pieds contre pieds afin qu’au jour de la résurrection chacun se relève face à l’autre. Tous les enfants portugais apprennent cette histoire, et se tenir entre les deux, dans cette immense salle froide, frappe plus fort que le récit ne le laisse croire. L’UNESCO a inscrit le monastère en 1989.
Batalha, un vœu tenu et une salle laissée ouverte au ciel
À vingt minutes de route, l’atmosphère change du tout au tout. Le 14 août 1385, sur un champ voisin, à Aljubarrota, une armée portugaise très inférieure en nombre brisa une invasion castillane et assura définitivement l’indépendance du royaume. La veille de la bataille, le roi João I avait promis à la Vierge un monastère s’il l’emportait. Santa Maria da Vitória est cette promesse, tenue sans compter : sept règnes de tailleurs de pierre y travaillèrent, et la façade de calcaire est un fourré de pinacles, de remplages et de saints qui semble avoir poussé plutôt qu’avoir été posé.
À l’intérieur, la chapelle du Fondateur abrite João I et son épouse anglaise, Philippa de Lancastre, côte à côte sous une étoile de pierre, les mains sculptées jointes. Le long du mur reposent leurs fils, dont Henri le Navigateur, dont le mécénat lança les navires portugais le long des côtes d’Afrique. L’âge des découvertes commence ici, dans un caveau de famille, une génération avant que quiconque n’atteigne les Indes.
La plus belle salle de l’édifice, pourtant, ne fut jamais achevée. Les Capelas Imperfeitas, commandées par Duarte, fils de João, pour y reposer, furent abandonnées lorsque les fonds et l’attention se tournèrent vers la mer. Il en reste un octogone de murs vertigineux, sans toit, et un portail sculpté en quelque chose qui tient davantage du corail que de la maçonnerie, ouvert aux intempéries. L’architecture portugaise n’a pas de plus bel accident. Batalha garde aussi le tombeau des Soldats inconnus du pays, veillé sans interruption depuis 1921. L’inscription au patrimoine mondial date de 1983.
Tomar, les Templiers et une fenêtre qui ressemble à la mer
Une heure vers l’est, l’histoire devient plus étrange encore. En 1160, Gualdim Pais, maître de l’ordre du Temple au Portugal, éleva un château sur une colline boisée au-dessus du Nabão. En son cœur, les Templiers bâtirent la Charola, une rotonde à seize pans inspirée du Saint-Sépulcre de Jérusalem, peinte et dorée à l’intérieur au point de rayonner comme un reliquaire. On raconte que les chevaliers y entendaient la messe à cheval.
Quand l’ordre du Temple fut supprimé partout en Europe au début du XIVe siècle, le Portugal fit preuve d’un pragmatisme bien à lui : plutôt que d’abandonner ses biens à Rome, la couronne le fit renaître sur place sous le nom d’ordre du Christ. L’infant Henri en fut plus tard le grand maître, le roi Manuel I également, et la croix rouge de l’ordre navigua sur les vaisseaux en route vers le Brésil et les Indes. Cet héritage se lit partout dans le couvent, devenu au fil de cinq siècles un ensemble de huit cloîtres.
Il culmine dans la fenêtre de la salle capitulaire, sur le mur occidental, la sculpture manuéline la plus célèbre du Portugal. Cordages, flotteurs de liège, coraux, algues, une sphère armillaire et des nœuds de gréement grimpent le long de la pierre en un enchevêtrement qui n’a aucun sens architectural et tout son sens émotionnel. Une nation était partie en mer, puis rentrée sculpter la mer sur le flanc d’un monastère. Tomar fut inscrit en 1983, en même temps que Batalha.
Comment nous le mettons en œuvre
Les trois sites tiennent dans un triangle d’environ quatre-vingts kilomètres, et la conduite entre eux est facile et verte. Alcobaça et Batalha sont distants de vingt minutes et se marient naturellement en une seule matinée ; Tomar mérite une journée entière, ou du moins un long après-midi et une nuit sur place, dans une petite ville avenante et joliment tranquille.
Notre schéma habituel : deux nuits quelque part au milieu, en coupant le trajet vers le nord plutôt qu’en montant une excursion à part. Cela met aussi à portée la ville fortifiée d’Óbidos et les plages de pêcheurs de Nazaré, pour que les journées respirent et ne soient pas seulement affaire de voûtes. La fin du printemps et septembre-octobre sont les mois les plus cléments, lumière longue et intérieurs frais ; le plein été reste tout à fait praticable, les églises demeurant de plusieurs degrés plus fraîches que la rue.
Une remarque pratique compte ici plus qu’ailleurs. Ce sont des bâtiments dont le sens tient au détail, et le détail reste invisible sans quelqu’un pour le désigner. Le bon historien de l’art pour une matinée à Alcobaça et Batalha fait toute la différence entre trois églises impressionnantes et un après-midi dont on se souvient des années. Cela, et venir en fin de journée, quand les autocars sont repartis et que la lumière entre bas le long de la nef.
Notre avis
Si votre séjour est court et que Lisbonne est votre première rencontre avec le Portugal, ce n’est pas là que nous vous enverrions ; notre guide sur combien de jours passer à Lisbonne plaide pour rester sur place. Mais lors d’un deuxième voyage, ou sur tout itinéraire qui relie Lisbonne au nord, sauter le triangle est une vraie perte. Peu d’endroits en Europe permettent de se tenir dans la fondation d’un pays, son chagrin et son ambition en une même journée, et presque nulle part avec autant de calme. Les voyageurs qui aiment les villages de pierre du Portugal aiment ceci pour la même raison : la foule n’est tout simplement pas arrivée.
Si l’idée de deux journées sans hâte au cœur du Portugal monastique vous séduit, nous les intégrerons à votre remontée vers le nord : le bon guide, la bonne heure, la route prise en charge. Engageons la conversation, et imaginons quelque chose de discrètement remarquable.