Un premier regard sur Madère
À quelque six cents kilomètres des côtes du Portugal continental, là où l’Atlantique devient profond et bleu, une seule montagne verte surgit de la mer. C’est Madère, et elle ne ressemble guère au reste du pays. Ici, pas de longues plages, pas d’horizons plats, pas de plaines blanchies à la chaux. À la place : la verticalité, la forêt humide et verte, les nuages accrochés aux sommets, et cette douceur de l’air qui a valu à l’île l’un de ses vieux surnoms affectueux, l’île de l’éternel printemps. Pour les voyageurs qui croient connaître le Portugal, c’est l’une des destinations les plus surprenantes que nous proposons.
Une île qui pousse vers le ciel
Madère est petite, à peine plus de cinquante kilomètres d’un bout à l’autre, et pourtant elle culmine à 1 861 mètres au Pico Ruivo, son plus haut sommet et le troisième de tout le Portugal. Ce seul fait façonne tout le reste. Les routes serpentent à travers les tunnels et remontent les ravins ; les villages s’accrochent à des terrasses que l’on croirait, vues d’en bas, impossibles à cultiver. Passez de la côte sud ensoleillée au nord sauvage en une heure, et le temps change avec l’altitude, de la chaleur subtropicale à la fraîcheur brumeuse des montagnes.
La récompense de tout ce relief est un paysage comme on n’en trouve presque nulle part ailleurs en Europe. Par un matin clair, la marche entre le Pico do Arieiro et le Pico Ruivo suit une arête de roche volcanique, souvent au-dessus d’une mer de nuages, l’île tout entière se dérobant de part et d’autre. C’est l’une des grandes randonnées d’altitude de l’Atlantique, et pour ceux qui savent, une raison suffisante de venir.
Les levadas, ou marcher sur l’eau
Le trait le plus discrètement remarquable de Madère est aussi le plus pratique. Parce que la pluie tombe généreusement sur le nord verdoyant tandis que le sud, plus ensoleillé, reste sec, les insulaires ont passé des siècles à résoudre le même problème : comment acheminer l’eau à travers un paysage presque vertical. Leur réponse fut les levadas, d’étroits canaux d’irrigation creusés à la main dans le flanc des montagnes, commencés au XVe siècle pour alimenter les premières cannaies et prolongés, génération après génération, en un réseau qui dépasse aujourd’hui largement les deux mille kilomètres.
Le long de presque chaque canal court un sentier d’entretien, et ces sentiers sont devenus l’un des plus beaux réseaux de marche qui soient. Suivre une levada, c’est cheminer doucement, presque à plat, au cœur d’un pays que l’on ne pourrait autrement jamais atteindre : à travers les tunnels et les fougères arborescentes, au pied des cascades, le long de courbes de niveau où l’eau murmure encore à côté de vos pas, exactement comme depuis cinq cents ans. Certaines sont larges et faciles ; quelques-unes ne conviennent pas à qui redoute le vide. Nous choisissons l’itinéraire selon le marcheur.
La forêt que le temps a oubliée
Montez dans l’intérieur humide de l’île et vous entrez dans quelque chose de véritablement ancien. Madère abrite la plus vaste étendue subsistante de laurisilva, la forêt de lauriers qui couvrait jadis une grande partie de l’Europe méridionale avant que les glaciations ne la réduisent à quelques îles atlantiques. Ici, elle recouvre environ un cinquième de l’île, et en 1999 elle a été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Le coin le plus envoûtant est Fanal, un haut plateau où des lauriers trapus et noueux, certains plusieurs fois centenaires, se dressent dans des prairies humides qui se remplissent, la plupart des après-midi, d’une brume mouvante. Arrivez tôt et vous l’aurez peut-être pour vous seul : aucun bruit sinon celui des feuilles qui gouttent, les arbres surgissant et s’effaçant dans le brouillard comme sortis d’un monde plus ancien. C’est le genre d’endroit qui reste avec vous longtemps après le voyage.
Funchal, et le plaisir d’arriver lentement
La capitale de l’île, Funchal, se love autour d’une baie orientée au sud, dans un chaud amphithéâtre de collines. C’est une ville avenante et sans hâte, faite de ruelles pavées et de marchés aux fleurs, d’un vieux quartier peint par les artistes locaux, et de jardins tropicaux qui dévalent les pentes au-dessus du port, épais de plantes rapportées de toutes les latitudes qu’atteignirent les anciens navigateurs.
Au-dessus de la ville s’étend la paroisse verdoyante de Monte, et l’on en descend avec un panache que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Depuis le milieu du XIXe siècle, quand les carros de cesto étaient un vrai moyen de descendre vite, les visiteurs parcourent les deux kilomètres jusqu’à Funchal dans un traîneau d’osier, guidé par deux carreiros en coton blanc et chapeau de paille qui freinent de la semelle de leurs bottes. Moitié patrimoine, moitié théâtre, et entièrement madérien.
Un verre d’histoire
Aucune introduction à l’île ne serait complète sans son vin. Le madère est l’un des grands vins fortifiés du monde, un accident de l’histoire perfectionné avec le temps : des fûts autrefois transportés à travers les tropiques revenaient étonnamment bonifiés par la chaleur et le roulis de la traversée, et l’île apprit à recréer à terre cette lente cuisson. Le résultat se conserve presque indéfiniment et va du vif et sec au profond et miellé. Une dégustation dans un vieux chai de Funchal, les caves empilées de barriques remontant à des décennies, compte parmi les heures les plus civilisées que l’île puisse offrir.
Quand partir
C’est là l’autre don de l’île : il n’y a pas de mauvaise saison. Le climat subtropical maintient Funchal doux toute l’année, et même l’hiver tourne rarement au froid au niveau de la mer, quoique les sommets soient une autre affaire. Le printemps apporte les fleurs et l’exubérante fête qui leur est consacrée ; l’été est chaud et animé ; l’automne est apaisé et tranquille, notre saison préférée pour marcher. Quelle que soit la période, prévoyez deux climats, la côte et les hauteurs, car à Madère vous rencontrerez souvent les deux dans une même journée.
Notre avis
Madère demande au voyageur un peu plus qu’une plage ne le fera jamais, et rend bien davantage. Elle récompense ceux qui marchent, qui grimpent un peu, qui s’attardent devant une vue ou un verre plutôt que de courir à la chose suivante. Associez-la à quelques jours sur le continent, ou placez-la aux côtés de ses cousines atlantiques plus vertes encore, les Açores, et vous tenez un Portugal que la plupart des visiteurs n’entrevoient jamais. C’est, au fond, une île pour qui va sans hâte, et ne s’en porte que mieux.
Si une île verte jaillissant de l’Atlantique ressemble à votre idée de l’évasion, nous la façonnerons autour de vous : les bonnes marches, le bon point d’ancrage, le calendrier réglé avec soin. Engageons la conversation, et imaginons ensemble quelque chose de tranquillement remarquable.